Régulation numérique

Vidéosurveillance algorithmique : les expérimentations et leur encadrement

La vidéosurveillance algorithmique (VSA) ajoute des logiciels d’analyse aux caméras déjà installées dans l’espace public. Pendant les Jeux olympiques de Paris 2024, son expérimentation devait notamment repérer certains événements sans recourir à la reconnaissance…

Vidéosurveillance algorithmique : les expérimentations et leur encadrement

La vidéosurveillance algorithmique (VSA) ajoute des logiciels d’analyse aux caméras déjà installées dans l’espace public. Pendant les Jeux olympiques de Paris 2024, son expérimentation devait notamment repérer certains événements sans recourir à la reconnaissance faciale.

Les résultats disponibles restent contrastés et les règles évoluent : la prolongation annoncée jusqu’en 2030 relance le débat sur l’encadrement juridique. Sécurité, protection des données et libertés publiques se retrouvent ainsi au cœur des choix à examiner.

A retenir :

  • Détection automatisée d’événements définis à l’avance
  • Validation humaine nécessaire avant toute intervention
  • Interdiction de l’identification par reconnaissance faciale
  • Évaluation des risques et transparence indispensables

Vidéosurveillance algorithmique : usages et limites de l’expérimentation

Une fois les objectifs de sécurité posés, la question concrète porte sur ce que les logiciels détectent réellement. La VSA analyse des images afin de signaler des situations prédéfinies, plutôt que d’identifier automatiquement les personnes filmées.

Quels événements les algorithmes peuvent-ils signaler ?

Dans les cas d’usage évoqués pour les grands rassemblements, un système peut signaler un mouvement de foule inhabituel, une intrusion ou un colis abandonné. Selon le rapport sénatorial consacré aux Jeux de Paris, quatre entités ont utilisé le dispositif lors d’une trentaine de manifestations.

Ces chiffres décrivent une expérimentation limitée, et non une mesure définitive de l’efficacité en situation courante. Les conditions exceptionnelles des Jeux, notamment la forte mobilisation des forces de l’ordre, rendent les comparaisons difficiles.

Les usages signalés doivent être distingués selon leur objet :

  • Mouvements de foule inhabituels dans un espace surveillé
  • Présence prolongée d’un objet laissé sans surveillance
  • Intrusion dans une zone dont l’accès est limité
  • Comportement défini comme anomalie par le dispositif
A lire également :  Reconnaissance faciale : le cadre européen

Selon les éléments du rapport sénatorial, les performances variaient selon les situations observées. Un signalement constitue donc une alerte à vérifier, pas une preuve qu’une infraction a été commise.

Pourquoi les résultats des Jeux restent-ils difficiles à généraliser ?

Les Jeux olympiques ont concentré des moyens humains et des opérations particulières, ce qui complique l’évaluation des bénéfices propres aux algorithmes. Un système utile dans une gare très fréquentée peut produire des alertes moins pertinentes dans un lieu calme.

Un responsable de sécurité doit aussi distinguer les erreurs de détection des événements réellement repérés. Sans mesure documentée des faux positifs, des alertes manquées et du temps gagné, le bilan opérationnel reste incomplet.

Les repères disponibles pour lire cette expérimentation sont les suivants :

Repère Information rapportée Ce que cela permet d’évaluer
Utilisateurs Quatre entités Une diffusion encore limitée
Manifestations couvertes Environ trente Des contextes d’observation variés
Cadre Jeux olympiques de Paris 2024 Un contexte exceptionnel
Résultats Performances variables selon les usages La nécessité d’évaluations par scénario

« L’un des grands enseignements des Jeux était qu’il y avait énormément de forces de police mobilisées ; de fait, on avait moins besoin de l’IA à ce moment-là. »

Quentin B.

La portée de ces résultats dépend donc autant des conditions de test que de la technologie elle-même. Pour comprendre les conséquences d’un déploiement, il faut ensuite examiner les règles et les garanties imposées.

Encadrement juridique de la VSA et protection des données

Parce que l’expérimentation peut s’étendre au-delà des grands événements, son encadrement juridique devient déterminant. Les règles doivent préciser les finalités autorisées, les personnes habilitées et les conditions de contrôle des alertes.

Reconnaissance faciale et contrôle humain

Les informations disponibles sur le dispositif excluent l’identification biométrique et la reconnaissance faciale. Les algorithmes sont présentés comme des outils de détection d’événements, tandis qu’un agent doit vérifier les alertes avant toute décision opérationnelle.

Selon la CNIL, l’emploi de caméras augmentées dans les lieux ouverts au public soulève des questions juridiques, techniques et éthiques. La protection des données implique notamment de limiter les informations collectées, de définir leur conservation et d’encadrer les accès.

A lire également :  RGPD, sept ans après : ce que le règlement a changé pour les entreprises européennes

Les garanties à vérifier avant un déploiement comprennent :

  • Une finalité précise et légalement définie
  • Un contrôle humain des alertes produites
  • Des accès aux images limités aux agents autorisés
  • Une information claire sur le dispositif et ses usages

Selon les informations transmises sur la loi Ripost, la prolongation jusqu’en 2030 élargit la durée d’expérimentation. Cette évolution ne dispense pas les responsables de justifier les usages et de rendre les contrôles compréhensibles.

Transparence, conservation et voies de recours

La transparence suppose de pouvoir connaître le fournisseur, les critères de détection et les limites connues du logiciel. Lorsque ces éléments restent opaques, une personne concernée peut difficilement comprendre ou contester une intervention déclenchée après une alerte.

Les données des lecteurs automatisés de plaques d’immatriculation relèvent d’un cadre distinct de l’analyse comportementale des images. Les informations disponibles évoquent une conservation pouvant atteindre un an, avec un accès historique soumis à autorisation judiciaire.

Les différences entre ces dispositifs méritent une lecture séparée :

Dispositif Élément analysé Garantie ou limite rapportée
VSA Images et événements prédéfinis Validation humaine des alertes
Reconnaissance faciale Caractéristiques biométriques du visage Exclue du dispositif expérimental décrit
LAPI Plaques d’immatriculation et déplacements Accès encadré aux données historiques
Vidéosurveillance classique Images consultées par un opérateur Pas d’analyse algorithmique nécessaire

Selon les éléments communiqués sur le cadre, les données LAPI peuvent être conservées plus longtemps que les images analysées par la VSA. La durée exacte et les accès applicables doivent être vérifiés selon le dispositif concerné.

« Comment contester une décision basée sur un algorithme dont le fonctionnement est obscur ? »

Adrien T.

Ces garanties juridiques organisent le traitement des images, mais elles ne règlent pas à elles seules les effets sociaux de la surveillance. L’évaluation des risques doit aussi considérer les biais et la vie privée.

A lire également :  Droit d'auteur et entraînement : l'exception de fouille de textes

Vie privée, biais algorithmiques et libertés publiques

Au-delà des règles de conservation, la VSA peut modifier la manière dont les personnes se comportent dans l’espace public. Une surveillance constante, même discrète, peut susciter de l’autocensure ou rendre certains groupes plus souvent signalés.

La neutralité apparente des algorithmes

Un algorithme apprend à partir de données et de critères choisis par ses concepteurs. Définir ce qui est « anormal » revient donc à fixer une norme, qui peut refléter des biais déjà présents dans les données ou les pratiques de surveillance.

Adrien Tallent rappelle que la technologie n’est pas séparée des décisions économiques et politiques qui orientent sa conception. Selon lui, l’apparente objectivité mathématique peut masquer des choix humains, notamment lorsqu’un comportement est jugé suspect sans explication accessible.

Pour limiter les biais, les évaluations devraient notamment examiner :

  • Les types d’événements détectés et leur définition
  • Les alertes erronées selon les lieux et les situations
  • Les différences de traitement entre groupes de personnes
  • Les modalités de vérification et de contestation

Un audit indépendant peut révéler qu’un même geste déclenche davantage d’alertes dans certains contextes. Sans ces vérifications, l’automatisation risque de renforcer des pratiques discriminatoires au lieu de réduire les erreurs humaines.

De l’expérimentation à une surveillance normalisée

La prolongation annoncée jusqu’en 2030 nourrit la crainte qu’une mesure temporaire s’installe durablement. Lorsque les caméras deviennent familières, leur présence peut sembler normale, alors même que les usages évoluent progressivement.

Adrien Tallent décrit cette dynamique comme une surveillance diffuse, qui peut peser sur la liberté d’agir sans être toujours visible. La question dépasse donc la performance technique : elle porte aussi sur les limites que la société souhaite fixer à l’observation automatisée.

« Le fait d’être surveillé en permanence réduit la liberté, même sans en avoir nécessairement conscience. »

Adrien T.

Pour une collectivité, documenter les finalités, les incidents et les résultats permet de nourrir un débat public concret. Une expérimentation ne devient légitime que si ses bénéfices sont établis et ses atteintes aux libertés effectivement maîtrisées.

« L’essentiel du marché porte sur le privé », indique le cofondateur de Wintics à propos des perspectives commerciales du secteur.

Quentin B.

La recherche d’efficacité ne suffit donc pas à justifier une extension automatique des dispositifs. La transparence, l’évaluation des risques et la protection de la vie privée restent essentielles pour préserver les libertés publiques.

Les discussions autour de la VSA reposent enfin sur un choix collectif : déléguer davantage de surveillance aux logiciels, ou maintenir des limites strictes et contrôlables. Les décisions à venir détermineront la place accordée à l’intelligence artificielle dans la gestion des espaces communs.

Source : CNIL, position sur l’usage des caméras augmentées dans les lieux ouverts au public, 2022 ; Sénat, rapport sur l’expérimentation de vidéosurveillance algorithmique pendant les Jeux olympiques de Paris 2024.